Des politiques loin d’être geeks

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Ce sont ceux qui en font le moins qui en parlent le plus. Cette maxime sied parfaitement aux politiques quand il est question de jeux vidéo. Préjugés et clichés polluent la discussion autour d’un monde qui leur est inconnu, et pourtant première industrie culturelle dans le pays.

La scène se passe en octobre 2010, dans le salon familial de Nadine Morano. Celle qui était alors secrétaire d’État à la famille se prête volontiers aux flashs de Paris-Match. Sur l’un des clichés, on la voit jouer aux jeux vidéo avec son fils. Le site Arrêt sur images relève immédiatement le détail qui fait tâche : Nadine Morano joue à GTA IV, dont la saga symbolise à elle seule le combat des politiques contre les jeux vidéo dit “violents”.

Celle qui ne sévissait pas encore sur Twitter a eu beau se défendre, affirmer qu’il n’y avait là qu’une visée pédagogique, le cliché a fait le tour de la toile. Et ce qui aurait pu rester un moment anodin de la vie privée d’une personnalité publique représente en réalité un paradoxe bien français : les politiques ont peur des jeux vidéo, pourtant première activité culturelle du pays.

« Il faut interdire les jeux »

Depuis une quinzaine d’années, chaque fait divers voit ressurgir la ritournelle : « Il faut faire interdire les jeux vidéo violents. » L’année dernière, la mouvance anti-jeux vidéo a même atteint son acmé en pleine campagne présidentielle après la tuerie de Toulouse par Mohammed Merah. Le farfelu candidat Jacques Cheminade exigeait la taxation des jeux vidéo « non pédagogique » et l’interdiction des plus violents. Branle-bas de combat au sein de la communauté des passionnés qui se moque et s’insurge contre ces détracteurs. Un discours bien connu des joueurs puisqu’en 1998 déjà, le sénateur MPF Philippe Darniche évoquait des « jeux vidéo défiant toute morale humaine et civique », incitant « les adolescents à la violence urbaine et aux combats de rues. » Contacté, il reste sur ses positions. « Beaucoup de jeux vidéo font l’apologie de la violence et ont, j’en suis certain, des conséquences nocives sur les joueurs. » Le sénateur propose même la mise en place d’un comité d’éthique afin « d’autoriser ou non la diffusion des jeux vidéo. »

Pourtant, a-t-on déjà prouvé que les jeux vidéo violents rendaient agressifs ? À ce jour, aucune étude sérieuse en France ne l’a établi. Et le jeu vidéo apparaît comme un bouc émissaire idéal aux yeux de politiques étrangers à ce monde. Benjamin Berget, spécialiste du genre et auteur d’une récente trilogie sur « l’histoire des jeux vidéo polémiques », parle de politiques « francs-tireurs ». « Ils ne jouent pas aux jeu vidéo, explique-t-il, mais ils font savoir aux médias qu’ils abhorrent les joueurs et les éditeurs, perçus comme des dealers de violence (virtuelle). » Et il cite alors l’exemple du jeu Rule of rose, que plusieurs qualifièrent de « jeu pédopornographique. » Lionel Lucas, alors député UMP des Alpes-Maritimes n’avait pas mâché ses mots : « L’objectif consiste à violer une petite fille de 5 ans, c’est du na- zisme ordinaire. » « Tout ceci n’est bien entendu que de purs fantasmes, réplique Benjamin Berget, mais comme ces politiques là parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, ils se trompent lourdement. »

C’est ce que tentent de faire les ministères de la Culture et du Redressement productif, en lançant un groupe de travail dédié, en avril dernier. Il faut savoir que, début 2013, le cabinet de Fleur Pellerin avouait au site PC Inpact que « personne ne s’occupait du jeu vidéo à Bercy et à la Culture. » Enfin une avancée ? Plutôt une bonne volonté de façade si l’on en croit Benjamin Berget. « Ce sont des génuflecteurs, ils font semblant de s’intéresser au “divertissement des jeunes” afin de transmettre l’idée qu’ils ont changé d’attitude et qu’ils sont modernes. Il s’agit d’une stratégie de communication et de récupération du jeu vidéo. »

Et les exemples continuent d’alimenter la polémique aujourd’hui encore. En mai 2013, après la mort de Clément Méric sous les coups de skinheads, le député UMP Bernard Debré déclarait : « Il est dramatique que cette violence règne. Il faut aussi comprendre que tous les jeux hyper violents mis à la disposition des enfants qui, lorsqu’ils deviennent adultes, ont cette culture dramatique. »

2,1 milliards de chiffre d’affaires

L’industrie du jeu vidéo a donc encore du chemin à parcourir avant de redorer son blason. Pourtant, les politiques oublient un détail : le jeu vidéo en France représente un marché exponentiel, et même l’un des nouveaux fleurons de l’exception culturelle française. Fin 2012, le Syndicat national des jeux vidéo (SNJV) publiait des chiffres qui feraient pâlir d’envie d’autres secteurs de l’industrie made in France. Le jeu vidéo est devenu le premier bien culturel dans l’hexagone avec 2,1 milliards d’euros de chiffre d’affaire en 2012. Et pourtant, cette industrie qui fait travailler 250 entreprises et 5 000 personnes, a perdu près de 10 000 emplois en quelques années.

Ce qui pousse certains parlementaires à changer, tant bien que mal, les mentalités afin de valoriser la création de jeux vidéo made in France. Les sénateurs André Gattolin (EELV) et Bruno Retailleau (UMP) ont même rendu il y a quelques semaines un rapport intitulé Jeux vidéo : une industrie culturelle innovante pour nos territoires. « Le jeu vidéo souffre encore de nombreux pré- jugés, nous explique Bruno Retailleau. Mais les jeux vidéo sont une industrie encore jeune, le cinéma aussi, à sa naissance, souffrait de nombreux clichés. » Si l’on en croit le sénateur, c’est en « alliant une politique économique et culturelle que l’on aidera l’industrie du jeux vidéo et que l’on changera son image. »

Si les préjugés demeurent, certains politiques, bien conscients des enjeux économiques, seraient donc enfin décidés à rentrer dans la partie. Quand on sait que le jeu vidéo sera, dans quelques années, le pilier de notre économie numérique, il serait dommage de rater cette course à cause de politiques effrayés à l’idée de prendre les manettes.

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