« Aux Etats-Unis, la comédie est un art »

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Jacky Goldberg est critique de cinéma, principalement pour les Inrockuptibles mais aussi pour GQ, Le cercle sur Canal +, I Heart Magazine ou Trois Couleurs. Passionné de comédie américaine, il réalise This Is Comedy, un documentaire sur le genre, diffusé le 8 avril sur Canal+ Cinéma.

Les Inrocks, avec votre participation, ont sorti un hors-série sur la comédie américaine. Pourquoi un intérêt si particulier pour cette culture-là ?

L’intérêt des Inrocks pour la comédie américaine est vieux, bien antérieur à mon arrivée. Dans une tradition cinéphile qui s’intéresse au cinéma américain populaire (et qui date des Cahiers du cinéma dit « jaunes », c’est-à-dire fin 50’s), de nombreux critiques des Inrocks aiment la comédie américaine comme exemple de ce que l’industrie hollywoodienne peut faire de plus intelligent, surprenant, éventuellement subversif. Ainsi, les frères Farrelly – que je place très haut dans mon panthéon personnel – mais aussi Ben Stiller, Jim Carrey, Will Ferrell et j’en passe, ont très tôt été défendus aux Inrocks.

Pourquoi parlez vous de « nouvel âge d’or » de la comédie US ?

Maintenant qu’on a le recul nécessaire, il apparait évident que la comédie américaine a fait un saut qualitatif à partir de 1994-1995, il y a donc vingt ans. Cela correspond à l’éclosion d’une nouvelle génération, celle des acteurs et réalisateurs que je cite plus haut, et qu’on regroupe parfois, un peu abusivement, sous l’étiquette « Frat Pack ». Même si chaque auteur/acteur a son style propre, ils ont collectivement inventé de nouvelles formes comiques, ainsi qu’une façon bouffonne et régressive d’être au monde. Au-delà du divertissement, il y a donc dans ces films une vraie intelligence philosophique et cinématographique.

Ensuite, de façon discrète mais décisive à la fin des années 90 (la série Freaks and Geeks, annulée au bout d’une saison et inédite en France). Puis éclatante à partir de 2004-2005, Judd Apatow et sa bande sont arrivés et ont amené la comédie US sur de nouveaux territoires (ou plutôt, sur des territoires délaissés depuis les années 1970) : plus naturalistes que burlesques, plus existentialistes que régressifs, plus sentimentaux que bouffons. Depuis quelques années, celui-ci évolue encore, vers des territoires peut-être plus féminins… À suivre.

Une partie des acteurs de la série Freaks and Geeks. Certains d'entre eux deviendront célèbres par la suite : Seth Rogen, Jason Segel, Martin Starr et bien sûr James Franco (de gauche à droite).

Une partie des acteurs de la série Freaks and Geeks. Certains d’entre eux deviendront célèbres par la suite : Seth Rogen, Jason Segel, Martin Starr et bien sûr James Franco.

Enfin, on a tendance à le négliger en France car ça nous est complètement passé au dessus de la tête à l’époque, mais la vraie origine de ce nouvel âge d’or, c’est 1975 et l’arrivée du Saturday Night Live à la télévision américaine. Le show a été le moteur de toute une génération de comiques (Bill Murray, Dan Ayrkroyd, Eddie Murphy…) qui ont enflammé la comédie US dès les années 80, avec la collaboration de réalisateurs tels que John Landis, Harold Ramis (hélas décédé il y a quelques semaines) ou Ivan Reitman. Leurs films passent, au mieux, pour d’inoffensives pochades ici mais sont des classiques aux Etats-Unis.

Le «original cast» du Saturday Night Live. On y retrouve Davy Chase (récemment revu dans les premières saisons de Community), Jim Belushi ou encore Dan Aykroyd.

Le «original cast» du Saturday Night Live. On y retrouve Chevy Chase (récemment revu dans les premières saisons de Community), John Belushi ou encore Dan Aykroyd.

Pouvez-vous nous parler de votre [futur] documentaire This Is Comedy possible ? 

Après avoir beaucoup écrit sur la comédie américaine, j’ai eu envie d’aller plus loin, et de faire le portrait de celui qui me semble être, encore aujourd’hui, à la pointe du genre. Les programmateurs de Canal Plus ont tout de suite été intéressés, et il a ensuite s’agit de convaincre Apatow de le faire. Pas mal de reportages ont été faits sur lui aux Etats-Unis (où il est ultra célèbre), un remarquable entretien mené par Emmanuel Burdeau a été publié en 2011 (Comédie, mode d’emploi), mais personne n’avait cherché à recueillir sa parole, conjointement à celle de ses collaborateurs (les acteurs, réalisateurs et scénaristes de sa bande), pour la confronter à des extraits de films. Dans un but autant pédagogique (le faire mieux connaître en France) qu’exégétique (rentrer aussi profondément que possible dans son oeuvre). C’est ce que je lui ai proposé, et ça l’a intéressé. Je crois aussi que le prestige critique toujours associé à la France l’a séduit. J’ai ainsi pu le filmer, lui et une douzaine de ses proches collaborateurs, à l’automne 2013.

Quelles sont les forces de cette comédie made in USA selon vous ? Ses faiblesses ?

Comme je le disais, il y a une vraie intelligence philosophique, politique et sociétale dans la comédie américaine – en tout cas celle que j’aime. Ce sont souvent des films qui montrent, mieux que tout autre à mon sens, comment les hommes et les femmes vivent – ça parait banal à dire, mais ce n’est pas si facile à réaliser. The Cable Guy, par exemple (produit par Apatow et réalisé par Ben Stiller, avec Jim Carrey et Matthew Broderick), anticipait la culture geek et Internet dès 1995.

Le point faible est à chercher du côté de la mise en scène. Dans la plupart des comédies contemporaines, l’essentiel de l’effort est porté à l’écriture et à l’interprétation, et la mise en scène est souvent fonctionnelle – d’où le fait que les acteurs soient plus célébrés que les réalisateurs. Il y a des exceptions (James L. Brooks, maître classique du découpage), et certains cinéastes tendent à s’améliorer avec la pratique (les Farrelly, par exemple,qui ont aujourd’hui un vrai style, admettent qu’ils filmait au pifomètre au début).

En quoi le rapport du public américain à l’humour est très différent là-bas ?

Aux Etats-Unis, la comédie est considérée comme un art. C’est quelque chose de très sérieux, qu’on étudie, avec différents styles : par exemple l’école de Chicago n’est pas la même que celle de New-York ou de Los Angeles, qui elle-même compte plusieurs sous-styles. Et on retrouve cette passion pour la blague dans la moindre conversation… Je vais peut-être faire une affreuse généralisation, mais j’ai l’impression que les Américains sont presque toujours drôles. Ils ont ça dans le sang depuis qu’ils sont petits ; à l’école ils ont des cours d’éloquence ; la télé diffuse des comédies tout le temps… La dérision est quelque chose d’essentielle dans leur culture. Même le Président se doit d’être drôle, avec ce que ça comporte de démago. C’était le cas d’Obama qui fait de la réclame pour son système de santé dans la fausse émission d’interviews de Zach Galifianakis.

Pourquoi le public français est moins sensible à humour ? Comment crédibiliser la comédie américaine en France ?

Eternelle question. Les Français aussi aiment la comédie – en tout cas la leur. On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas une tradition comique chez nous. Dany Boon cartonne, j’ai l’impression que le stand-up se porte bien (en tout cas en terme de popularité), mais je ne sais pas, c’est différent. Personnellement je suis insensible à disons 90% de l’humour français. Ca ne marche pas sur moi. Et je ne parle pas du « message sous-jacent » des comédies françaises populaires : c’est la plupart du temps consternant, quand ce n’est pas réactionnaire. Je n’ai pas de théorie élaborée là-dessus, mais je crois que les anglo-saxons jouent beaucoup sur l’absurde et l’idiotie, et que je suis particulièrement sensible à ça.
Ensuite, je crois surtout qu’il y a un manque de travail de la part de la plupart des gens qui font des comédies en France. Un scénario d’Apatow ou d’un de ses disciples, c’est en moyenne 15 versions et 2 ou 3 ans de développement (quand ce n’est pas 10 comme Superbad !). Ensuite, le tournage, c’est des centaines d’heures de rush, des milliers de blagues improvisées qu’on va patiemment tester, des mois durant, en salle de montage, avec des projections test, et ainsi de suite. En France, une comédie c’est un pitch écrit sur un coin de table un soir de cuite, deux-trois mecs de la télé qui viennent cachetonner, des chefs op’ borgnes et des monteurs manchots.

Will Ferrell est un exemple parfait : star aux Etats-Unis, il est quasiment inconnu en France, abonné aux sorties hasardeuses en salle ou directement au DVD. Dernier exemple en date, Anchorman 2. Il y a-t-il une incompatibilité entre l’humour américain et français ?

Je ne peux me résoudre à croire que cette incompatibilité est impossible à combler. Avec Internet, il est évident que l’humour se globalise. Ce sont les mêmes vidéos YouTube qui font rire le monde entier, alors pourquoi Will Ferrell ne ferait pas rire les Français ? Je pense depuis toujours que le problème est davantage à chercher du côté des distributeurs que du public…

On a le sentiment que l’humour est bien plus libre outre-Atlantique. En France on se passe la question « Peut-on rire de tout ? » comme une patate chaude. La liberté d’expression n’est pas la même aux Etats-Unis ?

Je suis retombé récemment sur un vieil épisode de Curb your Enthusiasm. On y voit Larry David, ce génie, plaisanter sur l’antisémitisme, le racisme anti-noir, la pédophilie, et que sais-je encore, sans que ce ne soit jamais malfaisant. On reproche souvent aux Américains leur politiquement correct, et c’est vrai qu’il existe – si la liberté d’expression y est théoriquement totale, l’autocensure y est aussi très puissante – mais dès qu’il s’agit de rire, tout semble possible. Je crois que c’est parce qu’ils ont intégré un certain nombre de choses qui nous dépassent ici.
Par exemple, quand je vois sur Youtube le Conte de Bouderbala se foutre de la gueule des Roms, et la salle hilare, j’ai envie de vomir. En France, le courage comique consiste à se foutre de la gueule des plus faibles, des gens qui ne peuvent de toute façon pas répondre. Ou bien de se foutre de la gueule des morts, pour ceux qui font des blagues sur la Shoah et que je préfère ne pas citer.
L’humour de Larry David, de Louis CK, ou de Will Ferrell est mille fois plus offensif que celui des petits marquis de l’humour cathodique franchouillard, et pourtant, à de rares exceptions près, il ne vexe personne. Pourquoi ? 1) Parce qu’ils savent mettre les choses en contexte 2) parce qu’ils se foutent avant tout de leur propre gueule. Ceci dit, c’est un vaste sujet, on pourrait disserter sur des pages entières…

Ici , on demande à des comédiens et humoristes d’animer les émissions, et pourtant ça ne marche pas… Selon-vous, pourquoi les late show ou le Saturday Night Live sont cultes aux USA et quasiment inadaptables en France ?

Je ne sais très bien, je m’intéresse peu à la télé française. Peut-être parce qu’il ne sert à rien de copier des formules existantes qui correspondent à des codes culturels bien ancrés, et qu’il vaut mieux chercher des concepts originaux, comme Ardisson ou Taddeï l’ont toujours fait ? Les Nuls, on le sait, ont beaucoup emprunté au SNL à leurs débuts, mais ils ont réussi à donner une forme originale à tout ça, un truc très français je crois. Et ça a marché…

-Pensez-vous que l’humour français est essoufflé ? Ou tout du moins a deux visages ? (certaines réussites comme Jacky au royaume des filles, et de l’autre côté des échecs critiques et souvent public de la comédie « populaire » comme le retour des 3 frères en ce moment ou Turf l’année dernière).

Il y a heureusement en France quelques très bons auteurs de comédies : Bruno Podalydès (je tiens Dieu seul me voit pour un des films les plus drôles jamais faits), Riad Sattouf, Mikael Büch, Dorothée Sebagh, Antonin Peretjatko, Nicolas Pariser, j’en oublie sans doute, mais pour l’essentiel, c’est vrai, ils restent confinés dans des niches auteuristes. Je pense que ça peut changer. Je pense que ça va changer.

Vous pouvez écouter l’émission Pop-Corn consacré au documentaire This Is Comedy sur le Mouv’

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