Twitter : la douloureuse éclosion

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Journaliste du New York Times bien connu pour son blog Bits, Nick Bilton a publié fin 2013 Hatching Twitter, le récit de la naissance chaotique du réseau social. « A true history of money, power, friendship and betrayal. » Tout est dans le sous-titre, ou presque.

Alors que Twitter faisait son entrée en Bourse en novembre dernier, le journaliste Nick Bilton sortait son livre Hatching Twitter, fruit de plusieurs mois d’enquête sur le réseau social qui « a changé la façon de communiquer dans le monde. » Mais il y tient avant tout la chronique d’une amitié qui s’effrite avant de s’effondrer. Celle de quatre hackers (Evan « Ev » Williams, Jack Dorsey, Noah Glass et Biz Stone) dont le destin va changer lorsque, après plusieurs échecs, il réussissent à monter le réseau social le plus influent de ces dernières années. On apprend que Jack  et Noah voulaient juste créer quelque chose pour « se sentir moins seuls », avant d’être « trahis » par leurs amis Evan et Biz, qui les jugeaient incapable de gérer une telle entreprise. Et quand Noah s’effacera pour tenter de se reconstruire, Jack n’acceptera jamais d’être mis de côté. Entêté et orgueilleux, il criera à qui veut l’entendre qu’il est le seul « inventeur » de Twitter. Mais la réalité décrite par Bilton est bien différente. Les trahisons s’enchaînent, et personne, ou presque, n’est épargné.

 

De gauche à droite : Biz, Jack, Ev et Noah, les quatre fondateurs de Twitter.

De gauche à droite : Biz, Jack, Ev et Noah, les quatre fondateurs de Twitter.

Si le journaliste se montre moins virulent avec Biz et Dick Costolo, l’actuel patron de Twitter, il détruit petit à petit l’image que Jack Dorsey s’était construit. Le jeune hacker préférait faire du yoga et suivre des cours de mode plutôt que de jouer son rôle de CEO (chief executive officer, directeur général). Dépeint comme narcissique (il se voit comme le nouveau Steve Jobs), il aurait aussi surévalué son rôle dans ce qu’est devenu Twitter. Et Jack toujours, a lâché ses amis quand leur oisillon a pris son envol (et vice versa évidemment). Bien sûr, Hatching Twitter n’est que la version de l’histoire vue par Bilton, mais jusqu’à présent, personne n’est venu la démentir.

 

(le premier tweet de Dorsey en 2006)

L’ennemi intérieur

 

Car là où seul l’égo de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, transparaissait dans The Social Network (adapté du livre de Ben Mezrich au titre évocateur The Accidental Billionaires: The Founding of Facebook, A Tale of Sex, Money, Genius, and Betrayal), les conflits des quatre fondateurs de Twitter sont ici décuplés et complexifiés. Des intrigues amoureuses entrent même en jeu quand Jack Dorsey voit la femme dont il est amoureux sortir avec l’un de ses collègues, un moment qui ne fera qu’aggraver sa soif de vengeance. L’ennemi de Twitter est intérieur, il porte le nom des quatre fondateurs. Comme le montre l’auteur, Ev, Biz, Jack et Noah on manquer de peu de tuer leur projet dans l’oeuf.

 

L’auteur n’hésite pourtant pas à multiplier les anecdotes pour alimenter la légende de l’oiseau bleu, start-up partie de rien. Ev qui s’évanouit avant de passer chez Oprah pour l’aider à poster son premier tweet, Jack en mission en Irak pour convaincre le gouvernement que Twitter peut les aider à reconstruire le pays, Hilary Clinton à qui l’on tente d’expliquer quel est ce réseau social dont tout le monde parle, Snoop Dogg de passage dans les locaux du site pour un concert improvisé et des joints partagés avec les employés… Ou encore les coups bas et les appels du pied (ou plutôt des flip flops Adidas) du grand rival Mark Zuckerberg pour racheter Twitter.

 

Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, et ses désormais célèbres "flip flops"

Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, et ses célèbres « flip flops »

Car au-delà du « drame nerd » auquel on assiste, Hatching Twitter s’inscrit dans un décor impitoyable : celui de la Silicon Valley.

 

Une vallée passive-aggressive

 

Sur la baie de San Francisco, entre San Mateo, Fremont et Evendale, se joue une guerre sans merci : celle du futur technologique de la planète. Le schéma est simple et se répète à l’infini : de petits développeurs, réunis dans des incubateurs, réussissent à trouver l’algorithme ou le concept qui pourrait changer leur vie. Repérés par les gros poissons de la tech, on leur propose vite de racheter leur bébé pour quelques millions de dollars. Une somme souvent dérisoire pour les développeurs en herbe qui, parfois, tentent l’aventure seuls, au risque d’échouer. Ou de se retrouver sous le contrôle d’investisseurs dont le profit est l’unique préoccupation, comme ce fût le cas avec Twitter, bien obligé de trouver des moyens financiers pour se développer. En revanche,  on apprend que Ev a toujours refusé les propositions de rachat, que ce soit de Google, Yahoo!, Microsoft, Ashton Kutcher (l’acteur est très présent sur le réseau social) ou même Al Gore, ex-vice président des Etats-Unis.
Twitter évoque un principe moral, et un besoin de garantir leur indépendance. Même le géant Facebook s’est pris les claquettes dans le tapis. Zuckerberg espérait les racheter pour éliminer la concurrence. Malgré ses échecs répétés, il ne lâche rien et tentera de débaucher le rancunier Jack Dorsey, tout juste évincé de Twitter. Dans la tête de Zuckerberg, l’équation était simple, comme l’explique Bilton : « Rejoignez Facebook et nous vivrons heureux jusqu’à la fin des temps. Dites non et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous détruire. »
Une guerre pour contrôler Twitter que l’on pourrait croire ridicule quand on sait que, pendant plusieurs années, les revenus du site s’élevaient à… 0 dollar.

 

À noter également que la chaîne HBO a lancé début avril la série Silicon Valley, où l’on suit les aventure d’un jeune programmeur pris dans les tourments de la high-tech californienne. Une série dont les points communs avec la naissance de Twitter ne font qu’alimenter l’image peu flatteuse des requins de The Valley.

 

Quelques unes des grandes entreprises de la "Valley"

Quelques unes des grandes entreprises de la « Valley »

On suit cette guerre technologique et ce drame humain avec appétit, comme s’il s’agissait d’un film. Mais très vite, et comme souvent dans ce genre de livre, on se pose une question : comment Nick Bilton a pu retranscrire avec autant de précisions des conversations vieilles de plusieurs années ? Comme s’il avait été là, témoin invisible de chaque instant de cette gestation difficile. Il le jure en préambule, tout ce qu’il écrit est étayé par des dizaines d’heures d’interview, des centaines de mails… Il remercie même certaines sources « qui ont mis leur job et leur amitié en danger en (l)’aidant à trouver la vérité. » Si parfois on se dit que Bilton a légèrement extrapolé la véritable histoire de Twitter, le récit n’en est que plus palpitant. Et la société Lionsgate l’a bien compris : la boite de production a déjà prévu d’adapter le livre de Bilton pour la télévision, et plus probablement pour Netflix, une autre start-up californienne partie de rien.

 

Hatching Twitter, Nick Bilton, 304 pages, Portfolio Hardcover, 2013 (En Anglais)
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